Les Processus de développement des projets complexes
Les projets d’infrastructure se caractérisent en amont par de longues périodes désordonnées qui souvent s’enlisent en conflits et en contestations et produisent des projets affectés par des dépassements de coûts, des retards d’exécution, des difficultés d’opération et des bénéfices moindres qu’anticipés. Pour la plupart, ces problèmes trouvent racine à même les activités de développement de projet que des participants mènent pour transformer une idée initiale, souvent imprécise, en plans techniques, d’exécution et d’organisation détaillés du projet. Durant cette même période, les commanditaires du projet obtiennent les autorisations règlementaires requises et mettent sur pied un réseau des partenaires et de contractants qui s’engagent à concevoir, construire et opérer l’infrastructure ainsi qu’à fournir les ressources, l’autorité et la légitimité requises aux activités subséquentes du projet.
Le but de cette étude est d’approfondir notre compréhension du développement de projet en tant qu’enchevêtrement de processus sociaux, économiques, techniques et matériels. Nous espérons cerner en quelle mesure la complexité d’un projet, particulièrement celle issue des interactions entre les divers processus, entrave le développement d’un projet et comment ces interactions, par retour de balancier, affectent l’exécution du projet ainsi que l’exploitation ultérieure de l’infrastructure. Enfin, nous espérons mettre à profit ces éléments pour rendre les pratiques en développement de projet plus efficientes et moins conflictuelles.
Cadre conceptuel
Le schéma 1 présente une vue simplifiée du cadre conceptuel de notre recherche. Nous concevons le projet comme un réseau d’acteurs et les processus de développement comme un continuum d’efforts que les intervenants fournissent pour tisser, maintenir et redéployer des liens entre eux. Ces connections se forment à partir d’intrants combinant des aspects de représentation, tels que des savoirs, des modèles, des normes et des pratiques légitimes, ainsi que des aspects volitifs, tels que des besoins, des intérêts ainsi que des pouvoirs et des ressources qui découlent du contexte socio-économique et matériel du projet.
Les activités de développement intègrent et transforment ces intrants et produisent une série d’extrants qui se composent essentiellement de liens de entre les participants. Ces extrants aussi combinent des aspects de représentation, par exemple des plans, des dessins et d’autres documents qui guident et orientent les participants par rapport au projet et dans leurs rapports mutuels. Les aspects volitifs, à leur tour, créent un réseau de liens, tels que des engagements réciproques et des contraintes d’action qui sont pour la plupart ancrés par les arrangements contractuels et organisationnels du projet. Cette toile d’interconnexions multiformes entre les participants facilite les activités subséquentes d’exécution du projet et leur donne une forme spécifique.
Cette distinction entre représentation et volition permet à notre cadre conceptuel de couvrir toutes les forces et les conditions susceptibles d’influencer le processus de développement, les différentes activités inter-reliées qui le composent et les relations multiformes qui en émergent. Par exemple, nos intrants de représentation incluent des modèles génériques institutionnels, organisationnels, techniques et de gouvernance ainsi que des normes culturelles, des pratiques légitimes et des suppositions tacites. Nos intrants volitifs, à leur tour, incluent les intérêts d’acteurs concrets, leurs rapports de pouvoir et d’autorité entre eux ainsi que les forces et les contraintes qui résultent des systèmes techniques et des conditions matérielles qui entourent le projet. En mettant en évidence l’hétérogénéité des influences et la perpétuelle mouvance du réseau d’interdépendances entre les intervenants, nous espérons mettre au jour les interactions cachées qui nuisent à la convergence vers la configuration finale du projet. Nous espérons également rendre compte des cadences de développement observées, de leurs irrégularités, de leurs effets à retardement et de leurs conséquences imprévues.

Nous axons notre recherche sur les processus de développement, à savoir les actions et les activités concrètes qui sont entreprises par les participants et les parties prenantes.
La partie centrale du schéma 1 illustre les principales catégories d’activités que nous avons choisies d’investiguer. Les catégories de la partie gauche du schéma présentent la transformation des intrants. Par exemple, dans le quadrant en bas à gauche, les activités d’attirer et d’influencer visent à élargir le réseau de participants, de promoteurs et de partisans du projet, tout en gardant à l’écart les opposants et les opportunistes. En haut à droite, les activités de justification et de légitimation intègrent les intrants de type représentation afin d’élaborer un récit qui permet aux commanditaires de justifier leur intention de réaliser le projet d’une manière spécifique.
Les activités de la partie droite concernent l’élaboration des extrants de type liens entre acteurs. Ainsi, les activités de conception et de planification préfigurent les représentations de l’état futur du projet, soit sa forme future et les activités futures envisagées pour son exécution. En ce qui concerne ces activités, nous souhaitons entre autre comprendre comment les savoirs et les modèles existants servent à donner forme aux extrants mais aussi comment leurs résultats rendent possibles d’autres activités, telles qu’attirer des nouveaux participants, définir les engagements en ressources et les risques, etc. A leur tour, les activités d’organisation et de formalisation contractuelle désignent les efforts pour régulariser l’ensemble de besoins et d’intérêts dissonants et souvent contraires des participants. Ces efforts servent à catalyser les énergies en un flux d’activités d’exécution pour lesquelles les acteurs comprennent leurs responsabilités et les risques encourus, disposent en temps opportun des ressources requises et sont contraints à limiter les actions désordonnées, opportunistes et illégales. Nous voulons apprendre comment toutes ces activités arrivent à articuler et sceller les intérêts autour du projet et comment les ententes résultantes influencent d’autres intrants volitifs, par exemple, en suscitant des contestations ou en attirant de nouveaux acteurs.
Les flèches circulaires au centre du schéma 1 n’impliquent pas l’idée que les activités de développement suivent une séquence régulière, mais plutôt qu’elles constituent un réseau complexe de processus hautement itératifs et assez irréguliers. Nous sommes intéressés à suivre les débats, les controverses et les conflits qui surviennent pendant ces activités et les stratégies, incluant les effets de rhétorique, utilisées par les acteurs afin de promouvoir leurs intérêts et construire des coalitions pour faire cheminer le projet. Notre objectif est de suivre l’évolution des représentations projectives et entre autres les changements qui résultent de l’impossibilité de trouver une entente, de la découverte d’erreurs, de faits et d’interactions inattendues, de l’improvisation et du bricolage, etc.
Nous n’anticipons pas observer le processus d’un petit groupe d’acteurs, mais plutôt une série d’activités distribuées et probablement peu coordonnées. Notre but est de suivre l’évolution séparée et entrecroisée de chacune des activités et de leur combinaison. Nous espérons que la catégorisation détaillée des différentes actions et événements ainsi que de leur séquencement dans le temps nous permettra de dégager plusieurs patterns généraux de développement et nous permettra de comprendre les raisons de leur émergence et leur configuration distinctive.
Méthodologie
Pour atteindre nos buts, notre équipe de recherche réalisera 12 études de cas longitudinales sur deux types de projets: les infrastructures aéroportuaires et routières. Nous mènerons des études en Amérique du Nord, en Europe et en Asie pour inclure dans l’échantillon des projets réalisés dans une variété d’environnements institutionnels, politiques et culturels. La collecte des données se fera à partir d’entrevues, d’observations in-situ et de documents. Les études de cas seront autant que possible réalisées en temps réel. Pour cela, nous souhaitons réaliser pour chaque projet deux collectes de données sur place. Lors de la première visite, les chercheurs rencontreront en entrevue entre 10 et 15 participants et ils observeront des rencontres de travail et d’autres activités de développement du projet. Une visite de suivi, effectuée au moins une année plus tard, comportera un nombre similaire d’entrevues et d’observations pour comprendre les changements survenus entre-temps et les déviations du projet par rapport au trajet qui était anticipé lors de la visite initiale. Étant entendu que les processus de développement des projets majeurs d’infrastructure sont par nature plus longs que la durée de nos activités de collecte de données, nous sélectionnerons des projets qui sont à différentes phases du processus de développement, certains à des étapes initiales et d’autres à des étapes plus avancées.
Les entrevues seront enregistrées et les enregistrements, les notes d’observation et les documents recueillis seront analysés en utilisant une combinaison d’approches consistant à:
- rédiger des études de cas de forme narrative afin d’élaborer une caractérisation globale des processus pertinents ainsi que de leur contexte, leurs intrants et leurs extrants relationnels;
- analyser les contenus des entrevues pour établir les catégories de relations, d’événements et d’influences;
- suivre l’enchaînement des événements de façon à détecter et caractériser les configurations du développement intra-projet;
- faire des comparaisons entre les projets pour identifier des patterns généraux typiques ainsi que les conditions et les mécanismes nécessaires à leur émergence.
Mobilisation des savoirs et bénéfices pour les participants
Tous les participants recevront l’étude de cas détaillée de leur projet respectif qui inclura une évaluation de l’efficience des pratiques utilisées pour le développement du projet. En plus, les participants accéderont en primeur à tous nos résultats de recherches.
En plus de diffuser nos résultats sous forme de publications et de présentations à la communauté scientifique, nous planifions transférer rapidement le savoir qui émergera aux praticiens des projets par les moyens suivants:
- Trois forums gouvernement-chercheurs-industrie qui réuniront des participants aux recherches et d’autres partenaires;
- Le présent site web conçu pour les praticiens et qui, nous l’espérons, deviendra une communauté de partage sur les pratiques de développement des projets;
- Des séminaires publics réalisés en collaboration avec des associations professionnelles telles que PMI-Montréal.

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